Zoélisa et Max

Je mélange tout, je digresse, je zigzag. Alors, cheminons dans le chaos .
Arnaud Galy


Zoélisa et Max

Zoé ? Zoé, c’est une maison d’édition suisse qui, contre vents et marées, s’entête à publier de la subtilité dans un monde qui lit de moins en moins. S’entête en ne cédant pas à la facilité.

01 08 2026, je propose à votre curiosité deux « récits ». Pourquoi des guillemets à « récits » ? « Récits autobiographiques », ça marcherait aussi. « Histoires de mondes », pourquoi pas ? Deux livres, donc, où les auteurs posent tripes et émotions*, non feintes, sur la table. Un pont entre les deux œuvres ? Faut-il en trouver un ? Au moins un, évident : les langues, la langue. Tenter de comprendre l’Histoire, l’actualité, les êtres en s’arrêtant, scrutant et décryptant la langue, les langues.

© Elisa Shua Dusapin

Elisa Shua Dusapin*, immergée jusqu’à l’os dans l’actualité incompréhensiblement tragique de la Palestine, de la Jordanie ou du Liban... et des pays voisins ! Immergée ? Seule solution, selon l’autrice, ne supportant pas d’avoir vécu le tristement célèbre 7 octobre 2023 depuis un hôtel beyrouthin plongé dans le noir, de sortir de l’incompris. Le salon du livre de la ville étant anesthésié, voire euthanasié par « l’événement » qui n’en finit pas de remuer les estomacs et les cartes. Elisa Shua Dusapin a dû admettre qu’elle ne pouvait analyser les joies des hommes du Parti d’Allah* qui kalachnikofaient dans les rues. Qu’elle était larguée, désarmée et muette. Pour comprendre, elle, la voyageuse discrète, la nomade qui connaît tout des trains et des âmes coréennes, japonaises ou russes, prit son baluchon pour s’installer en Jordanie. « Depuis que je vis au Proche-Orient, tout devient un événement à mes yeux pas encore habitués » écrit-elle, avoue-t-elle. S’ensuivent un récit, des tranches de quotidien, des banalités qui en disent long, de la géopolitique des peuples, de l’incompréhension assumée. Après le « Vieil incendie », Elisa Shua Dusapin reprend le chemin des histoires brûlantes. Histoire de comprendre, tenter de comprendre... mais qui comprend vraiment le Moyen-Orient ?* Elle, un peu plus... et nous, en prime ! Et puis, Elisa reste fidèle à Shua et à Dusapin, l’autrice poursuit par touches sa grande enquête sur les langues, les maternelles, les apprises, les imposées, les détestées... celles utilisées dans les groupes de paroles qu’elle fréquente. La jeune femme est une perspicace enquêtrice, pas sur de sordides faits divers, sur l’âme. Enquêtrice littéraire.


Lecture de Max Lobé, écoutée attentivement par Bernard Magner et une autre invitée de Littératures métisses, Touhfat Mouhtare.
© Arnaud Galy - MdG

Plus diamétralement opposé que Max Lobé et Elisa Shua Dusapin, « on ne fait pas ! ». Si, la carpe et le lapin, mais c’est une autre histoire. Voilà tout le sens de l’existence de Zoé, diversifier les regards. En juin dernier, Max Lobé était l’invité de Bernard Magnier* à « Littératures métisses », le festival accolé à « Musiques métisses » (Angoulême, France), pour venir défendre « la Danse des pères ». L’homme est déconcertant. Peut-être me démentirait-il, mais derrière son homosexualité ostentatoire ne semble pas se cacher une revendication ou une provocation, mais une simple évidence. Rouge à lèvres, sac à main et attitude, rien ne manque pour que l’idée d’engager une discussion sans fil conducteur ne grandisse. Une sorte de « voilà, je le suis, et alors ? ». Depuis qu’il a trois ans, on le provoque, arguant de son manque d’entrain à taper dans un ballon. Ce qui, au Cameroun ne représente pas l’Homme idéal !
Joyeux, un rire qu’on n’oublie pas. Profond. Des mots qui creusent... creusent l’Histoire, creusent la et les filiations, creusent le pourquoi le chemin des uns attise la haine des autres... Max Lobé, est un acrobate de l’écriture francophone. Ses mots dansent, les langues s’entremêlent en musique. Il brosse des portraits perchés, inquiétants, complexes. Des portraits qui picolent la Castel et Cie, et pas que !
Lui, qui vit en Suisse depuis une vingtaine d’années, porte un regard acéré sur les relations franco-africaines et franco-camerounaises. Reste coi devant la longévité du président camerounais qui n’en finit pas de finir. S’adresse à tous les Africains en leur proposant une résistance trémoussante, « funky kossa ». Miriam M et Manu D auraient aimé « la Danse des pères », pourquoi pas vous ?


Que reprocher à un éditeur dont le catalogue propose "du" Nicolas Bouvier ?
Merci Zoé, pour tout !


Pour rappel : Elisa Shua Dusapin a mis un point final au « Vieil incendie » à la maison du Goupillou, en 2023-2024.


* Tellement tartiné ce mot est vidé de son sens, je continue un temps à l’utiliser jusqu’à ce qu’il me saoûle grave, un peu comme "aimer". Dieu, son conjoint, les fraises ou Spinoza, un seul mot pour assurer qu’on les kiffe !
* Hezbollah
* Je repense à la formule de Kouam Tawa, résident à la maison du Goupillou : "si tu comprends ce qui se passe au Cameroun, c’est qu’on t’a mal expliqué."
* Programmateur du festival Littératures métisses