01 07 2026
Monodie
Texte en cours, point final en vue, enfin presque !
Rembobinons. Retour à Limoges lors du Festival des Zébrures d’automne 2025 dans la « Yourte touarègue » bondée. Remise du prix Théâtre RFI. Comme on dit en francophonie... and the winner is : Israël Nzila pour Clipping. Je reconnais sans fierté que je ne connaissais ni ce jeune dramaturge originaire de Lubumbashi ni ses textes. Occasion rêvée d’ajouter une ligne supplémentaire à mon carnet des « ce serait chouette qu’il vienne à la maison du Goupillou, non ? » Question fréquente que je me pose à moi-même et dont je fais semblant de ne pas avoir la réponse... En attendant, les élèves de l’École de Théâtre de l’Union (Limoges) proposent une lecture d’un extrait de Clipping.
Oui, ce serait chouette et nous en parlons brièvement, sans chichi, entre deux pièces jouées au Centre Culturel Jean Gagnant. Six mois plus tard, voici Israël, « profitant » comme un goupil opportuniste, de sa résidence à la Maison des Auteurs et des Autrices de Limoges, pour venir à la maison du Goupillou, poursuivre l’écriture de sa nouvelle pièce. Une histoire en gestation qui devrait parler à tous les utilisateurs décomplexés de téléphones et d’objets connectés. A tous ceux qui jettent un œil distrait sur les images de gamins dépenaillés et de jeunes adultes qui s’enfoncent dans les entrailles de la terre pour atteindre les filons de coltan ou de trucmuche. « Nous » sommes habitués à ces images... les habitudes tuent la réflexion.
Plongeon direct
Le trentenaire a tout de suite été plongé dans l’esprit de la maison du Goupillou. Avant même de s’être acclimaté il fut capté, des heures durant, par une amie goupile, Nelly Sanchez. Artiste surréaliste, collagiste, écrivaine de polars aux titres bien sentis*, prof tout terrain... Nelly Sanchez et Israël Nzila se sont fait oublier à l’ombre, non pas de Jeunes filles en fleurs, mais de la végétation naissante de la cour de Beaurecueil – Forge de la poésie, attendant le spectacle de danse donné par Christine Zwingmann et Louise Léguillon. Personne n’a osé les distraire.
L’esprit de la maison ? « Les amis des amis sont des amis ». Avec un « e », ça marche tout aussi bien, sapristi ! Esprit « tribu ».
Tribu qui a parfaitement compris que les résident(e)s devaient équilibrer le temps entre isolement propice à l’écriture ou à l’introspection créatrice et au rechargement des batteries par le biais de repas et de copinages imprévus. Israël a donc su goûter de l’un et de l’autre. La pièce commencée lors de sa résidence limougeaude a pris du volume, pas de l’embonpoint ! Le dramaturge lui a même fait prendre un zig et un zag inattendus. Comme le fit en son temps l’ami poète Kouam Tawa, Israël Nzila a bousculé sa version « en cours » après une visite de Brantôme* et des cluzeaux de La Rochebeaucourt. Loin de moi l’idée de divulgacher, j’en ai l’envie mais je résiste. Allez, deux mots quand même.
Comme il se dit dans les contes : la scène se passe... dans une terre riche en coltan ; il était une fois... un homme, qui a rompu avec sa famille pour travailler dans cet enfer, il vient d’être retrouvé par sa sœur inquiète et mécontente.
Les lecteurs et spectateurs démocratiquement congolais apprendront ce qu’est un cluzeau. Mot très local. Incroyable glissement de décors, pour un lecteur périgourdin. Placer l’action qu’on imagine au Congo dans des grottes, des cluzeaux et des forêts traduira une aimable complicité entre Israël, Périgourdin de passage et son public d’ici. Pour un lecteur de là-bas, il faudra sans doute « une note de bas de page » pour que chacun visualise ce décor exotique. L’ajout d’un mot, un zeste d’enrichissement culturel et, hop, ce que l’auteur décrit et dénonce quitte le champ congolais et s’universalise. Dans les carrières du Périgord vert comme dans les mines congolaises du Kivu, bien des hommes ont péri et périssent victimes de conditions de travail indignes. Des siècles séparent les deux évocations mais le trait d’union rouge de sang est bel et bien inscrit dans les sols et les parois. D’autres scènes, d’autres époques, d’autres richesses... même combat. L’homme est un loup pour l’homme comme dirent la moitié des penseurs des 2500 ans qui viennent de s’écouler. Et encore le loup respecte des règles vis à vis de sa communauté. L’humain connaît quelques soucis avec la notion de respect. Je m’égare...
Israël Nzila ne s’égare pas, lui... Il dénonce. Pas une dénonciation frontale, brutasse. Il poétise son propos. Dramaturge engagé et poète. Le jeune auteur dispose d’un capital « savoir-faire » du feu de Dieu. Il possède les deux écritures, à moins que ce ne soit ces dernières qui le possèdent. Deux écritures en une qui façonnent un texte posé sur un fil, une crête : un pas de côté par-ci et le texte se fait documentariste, intime ; un pas glissé par là et la métaphore, la fulgurance poétique prennent le relais.
C’est un remodelage, sans doute pas définitif...
Souvenir d’un moment, veille de sa sortie de résidence. Israël répète avec ses deux comédiens, les deux voix qui accompagneront la sienne pour la lecture de Monodie : Christine Zwingmann et Jean-Noël Cuenod...fidèles au poste quand il s’agit de porter haut et fort les écritures des résidents de la maison du Goupillou. Tous les trois assis sous la chaleur accablante de ce mois de juin, des bouteilles d’eau en nombre. Ping et Pong. Tac au Tac. Israël découvre son texte sous un autre jour. La lecture à voix haute seul dans sa chambre ne fait pas couler le texte de la même façon que là, les enchaînements, les silences, le jeu avec les mots, tout prend une fluidité, une sonorité différentes. Un mot de trop ? Un mot manquant ? Et puis, il faut supprimer des passages faute de quoi la lecture sera trop longue. Oui, mais, si nous supprimons ce passage, le spectateur peut-il comprendre ? That is the question my dear ?
C’est un remodelage, sans doute pas définitif... disais-je. Bien vu. Les 10 jours suivants, ceux où la canicule s’est abattue sur l’Ouest de la France, ceux où 38° paraissaient frais, ceux où les nuits rendaient chacun insomniaque... ces 10 jours là, donc, Israël, malgré un gros coup de chaud sur son carafon et la joie de voir ses Léopards se qualifier pour les 16e de final de la Coupe du monde de soccer, relut, relut encore. Il pinailla, découpa, ajouta, s’interrogea, bloqua, débloqua, « siesta » parfois... jusqu’à oser penser que son point final était mis, posé, indélébile.
Oui, mais voilà, le 27 juin, lors de la première édition de la Table des goupils,* s’assirent autour du terrier – pardon, de la table – deux lectrices attentives. Corinne Loisel, responsable des activités littéraires et de la Maison des Auteurs-trices · Les Francophonies - des écritures à la scène à Limoges et Salva Safi Amisi, jeune dramaturge, résidente de la dite Maison. Rappelons qu’Israël Nzila occupait une chambre de cette résidence avant de s’installer à la maison du Goupillou. Salva Safi Amisi est originaire de Lubumbashi à l’instar d’Israël, les deux « collègues » fréquentant assidûment l’Institut français de la ville.
Bonheur et honneur d’accueillir tout ce petit monde ici. Il ne fallut pas bien longtemps pour que la discussion tourne autour de Monodie. Chacun connaît sur le bout des doigts combien le processus d’écriture est propre à l’auteur ou l’autrice. Conseiller, avoir un avis - surtout tranché – proposer, doivent être fait avec délicatesse. Pourtant, c’est bien le rôle d’une conseillère littéraire, non ? Ou d’une consœur bienveillante. Alors, hop hop hop, Israël se dit que peut-être le point final peut être repoussé d’une lune. Il aura le temps de se concentrer sur son œuvre en cours dès qu’il sera revenu chez lui... après son passage à Avignon. Excusez du peu.
* Nelly Sanchez, « Pigeons à l’oseille » et « Un cadavre dans le cellier » - Éditions Livres de L’ilôt
* Merci à Julie Martinet pour les visites toujours inspirantes.
* Rencontres informelles entre résident(e)s et publicS, en fonction des fruits de saison poussant à la maison du Goupillou. Première édition, le 27 juin 2026.